1989-2019 : Pr. Jean Emmanuel Pondi explore le repositionnement géopolitique de l’Afrique après la chute du mur de Berlin

Il suffit de regarder la Charte de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) du 25 mai 1963. Elle ne contient nulle part le terme panafricanisme. L’approche maximaliste en terme d’intégration a été clairement mise de côté puisque c’est celle que défendait Kwamé Nkrumah c’est-à-dire le groupe de Casablanca, et ce qui a prévalu c’est l’approche minimaliste de coordination des politiques étrangères du groupe de Monrovia soutenu par le Nigeria entre autre.

La guerre froide s’invite à la naissance de l’OUA. Le problème c’est que ça va continuer. Une fois que l’on a dit cela, on va voir que sur le plan stratégique, de la défense, les différents groupes en Afrique vont se méfier les uns des autres. En réalité le Groupe de Casablanca apparaît aux yeux de celui de Monrovia (Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Sénégal…) comme ayant des prétentions hégémoniques de type socialiste alors que ceux de Casablanca voient de le groupe de Monrovia des apôtres de l’impérialisme occidental.

En 1963, à l’OUA, c’est le débat sur des idéologies non africaines

À sa création le thème du débat à l’OUA n’a rien à avoir avec l’Afrique mais tout a à voir avec des idéologies non africaines autour desquelles se battent les Africains. Le résultat au plan stratégique c’est que toutes les demandes qui ont été faites pour une force de défense africaine ont été rejetées. Par exemple, la Joint African High Command, une sorte de commandement militaire africain proposé par le Dr Kwamé Nkrumah, président du Ghana en 1965 est rejetée.

Le projet African Defense Force est rejeté en 1979, ensuite la Résolution sur la Commission d’Arbitrage et de Médiation inscrite dans la charte de l’OUA, elle n’a jamais fonctionné. Dès lors, les conflits au sein de l’espace africain ont été résolus dans l’esprit de la Charte, mais pas par la lettre de la Charte. Tout ceci est quand même un dysfonctionnement majeur qui est dû à la suspicion naturelle qui va animer les débats à la création de l’OUA.

Professeur Jean Emmanuel Pondi (micro) et le Pr. Dr. David Simo

Libération des territoires occupés : seul consensus

La naissance de l’OUA est le fruit du consensus sur la libération des territoires occupés c’est-à-dire des territoires sous domination. Ce consensus est prononcé par Ahmed Ben Bella, président du gouvernement provisoire d’Algérie 15 minutes avant minuit au soir du 24 mai 1963 à Addis-Abeba. C’est lui qui voyant un seul domaine de convergence entre les deux blocs opposés Casablanca et Monrovia, il pose le débat de la libération de l’Afrique. Sur ce consensus qu’est signée la Charte de l’OUA.

Dès 1989 qu’est-ce qui va se passer ? On va constater que : la chute du mur de Berlin aura des conséquences inattendues sur le fonctionnement des relations internationales africaines à l’échelle de l’OUA et de l’Union africaine (UA) dès 2001.

Guerre froide et décote stratégique de l’Afrique à l’échelle mondiale

Première conséquence inattendue la guerre froide, c’est le fait qu’on constate une décote stratégique de l’Afrique à l’échelle mondiale. La plupart des Européens s’intéresseront davantage à ce qui se passe entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. La deuxième chose c’est que les conflits qu’on va voir en Afrique vont changer de nature. Avant 1989, les conflits étaient des conflits par procuration. Les acteurs africains sur le terrain étaient des représentants idéologiques des grands courants internationaux. C’était l’Ouest contre l’Est mais transporté sur le théâtre africain. Sur le plan financier, les acteurs africains étaient financés de manière consistante et régulière. La guerre menée en Afrique  était une guerre qui avait les armes, les salaires réguliers, et qui avaient des idéologies qui devaient être défendues.

Dès lors que le système international change de paradigme et d’hypothèses centrales après 1989, les acteurs qui dépendaient des anciens sponsors dans l’acte de la guerre se retrouvent sans revenu. Ceci va changer la nature de la guerre parce qu’on va avoir la naissance des Saigneurs de la guerre, ceux qui font couler le sang. La guerre deviendra plus féroce à partir du moment où les fonds qui étaient disponibles dans le passé ne le seront plus. C’est pour cette raison qu’on va assister à une territorialisation de la guerre avec des gens qui doivent trouver de l’argent, opérer des retenues sur ce qu’il considère comme leur butin et surtout fusiller et tuer avec une cruauté qu’on ne connaissait pas avant 1989. Il s’agit maintenant de transformer la guerre en un butin économique, d’où son ancrage territorial qui se traduit par une multiplication des bandes armées et une grande différence dans l’impact économique et social de cette guerre.

Impact de la guerre après la chute du mur de Berlin en 1989

Le nombre de guerre a diminué après 1989 en Afrique mais l’impact socio-économique de la guerre va augmenter. C’est l’une des conséquences de la décote stratégique de l’Afrique et du fait que les Africains vont maintenant être obligés de travailler en réalité en vase clos. Ce sont les civils qui seront les plus grands perdants puisque de manière statistique 80% de victimes de la guerre après 1994 en Afrique seront des civils, 20% de militaires alors qu’avant c’était le contraire. La guerre après 1989 n’est plus l’affaire des professionnels qui connaissent le droit humanitaire international, guerre entre États. Tous ces repères ont disparu.

En Angola et au Mozambique, il y avait 60 000 soldats venus de Cuba en 1975 pour des raisons idéologiques. Après 1994, tous seront déjà partis. Il est donc douteux de penser que le génocide rwandais ait pu être pensé et mis en œuvre dans le contexte de l’Avant 1989. C’est pratiquement impossible de penser ça aurait été possible. Mais après cela, il y a un vide. Les bases américaines au Zaïre sont mises de côté, les troupes sud-africaines qui se retrouvent en Afrique du Sud et qui sont supposées remonter au cas où il y a un problème ne bougeront pas et au Rwanda on va assister à un génocide de type horrible.

L’OUA et l’Après-Guerre froide  

Après la guerre froide quelle sera la nouvelle vision ? L’OUA va laisser sa place à l’UA pour plusieurs raisons. La première c’est que le monde dans lequel est née l’OUA en 1963 n’existe plus en 2002. Mais le plus important, c’est que l’Afrique va commencer à s’occuper de ses problèmes. L’Afrique va commencer sa propre prise en charge et c’est très intéressant parce que le syndrome de l’enfant abandonné va être positivé par un certain nombre d’Africains. La fin de l’Apartheid en 1994 va être une période de balancement et même de déséquilibre pour l’OUA. Curieusement, parce que la lutte contre l’Apartheid avait été le ciment de l’OUA, quand tout à échouer… va disparaître en avril 1994 lors que Nelson Mandela devient le tout premier président noir démocratiquement élu en Afrique du Sud. Curieusement, ce qui est donc positif sur le plan institutionnel va être problématique à l’OUA.

L’Afrique, pionnière dans la lutte contre le terrorisme

Toutefois, si l’on considère 1994 précisément, il est possible de voir qu’en 1993 déjà il est pensé un Mécanisme de Prévention, de Gestion et Règlement des Conflits au Caire. Pour la première fois, les États membres de l’OUA acceptent l’intervention directe de l’organe en leur sein à l’intérieur des frontières en cas de violation grave des droits humaines. Jamais depuis 1963, les États avaient accepté que l’OUA intervienne à l’intérieur d’un pays, il y avait toujours un alibi, c’est la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un État. À partir de 1993, avec la déclaration du claire, on dit on s’ingère dès lorsqu’il y violation des droits des populations.

L’autre changement important c’est au sommet d’Alger de l’OUA de 1999. C’est un sommet intéressant de l’Après-post guerre froide. Les pays africains vont se focaliser sur la lutte contre le terrorisme avec la création d’un Institut de gestion antiterroriste à Alger. Dès 1999, l’Afrique avait engagé la lutte contre le terrorisme avant le 11 Septembre 2001, marque pour l’Occident des questions terroristes avec les attentats des tours jumelles à New-York aux USA.

10 ans après la chute du mur de Berlin, idée des États-Unis d’Afrique

En juillet 1999, pour l’OUA, l’accession au pouvoir par des voies extra constitutionnelles est prohibée. La vision africaine est de plus en plus claire. 1999, c’est aussi la convocation du Sommet de Syrte. Pour la première fois dans l’histoire de l’Afrique, un document qui porte le nom « Déclaration sur la création des États-Unis d’Afrique » sera signé par tous les membres de l’Organisation. En 1985, cela n’était pas possible, la moitié de la salle arguait que les États ne se sont pas concertés sur la question. À Syrte, le 9/09/1999 sera signée la déclaration sur la création des États-Unis d’Afrique. Ce qui montre un changement paradigmatique et l’idée que l’Afrique deviendra non plus une intégration purement confinée à l’économie comme le groupe Monrovia l’avait imposé en 1963, pour la première fois on parle de l’intégration économique et politique en Afrique comme étant l’objectif de l’UA. À Syrte, la Libye va payer tous les frais, arriérés que traînaient beaucoup de pays, va s’arranger pour transporter les délégués pour ceux des pays qui demandaient et finalement va naître un nouvel esprit.

La vision de l’Afrique va commencer à être écrite à partir de Syrte avec l’idée d’appropriation de son devenir non seulement sur le plan idéologique,mais aussi sur le plan structurel avec de nouvelles institutions telles que le Parlement panafricain, le Conseil économique culturel et social suivant l’Acte constitutif de l’UA présenté au peuple africain au sommet de Lomé le 11 juillet 2000 à 11h15, 27 pays ont signé et au sommet de Lusaka en 2001, la quasi-totalité des pays avaient déjà signé. Il y a donc une nouvelle vision et surtout l’idée qu’on ne peut plus tout attendre des autres.

Mythe de sortie de la dépendance stratégique

Ce nouvel esprit se manifeste avec la création de trois institutions financières : la banque d’investissement avec siège en Libye, la banque de développement continentale avec son siège au Nigeria et le fonds monétaire africain qui aura pour siège au Cameroun. C’est un signal que les pays africains envoient pour dire tous nos programmes devront désormais avoir un modèle financier dont nous devons connaître l’aboutissement en terme de contributeurs.

Enfin, l’Architecture Africaine de Paix et de Sécurité avec le Conseil de Paix qui existe depuis l’Acte constitutif de 2000. Le sommet de Durban de juillet 2002 est celui qui va concrétiser la nouvelle naissance du continent africain. Voilà les changements qui démontrent une nouvelle vision. La question c’est est-ce qu’il y a pas un problème ? Quand le Conseil de paix et de sécurité n’est pas financé dans son aspect stratégique par l’Afrique elle-même, il y a un problème. Ce que les Africains financent, c’est le fonctionnement du budget normal de l’UA. Mais, le budget paix et sécurité qui est le budget stratégique n’est pas financé par l’Afrique. On aurait dû inverser les choses.

Le budget de l’OUA était de 29 millions de dollars en 1963, il est passé à 26 millions de dollars en 1985, aujourd’hui le budget de l’UA est autour de 300 millions de dollars, il est acceptable même si c’est loin des 600 millions de dollars recommandés par Alpha Omar Konaré, le niveau réaliste.

L’Afrique reste attractive 30 ans après la chute du mur de Berlin

L’Afrique est dans un système international différent 30 ans après la chute du mur de Berlin. L’attractivité de l’Afrique demeure et en vérité, elle s’accroît. On en veut pour preuve le nombre de sommets Afrique-États-Unis, Afrique-Turquie, Afrique-Russie, Afrique-Japon, Afrique-France, Afrique-Europe,  Afrique-Chine etc. Ce qui montre que la réalité est têtue : l’Afrique est une terre qui attire mais qui n’a pas encore été investie par ses propres enfants, la puissance de son propre développement. Il faut mettre un peu d’ordre avant de se présenter au monde. L’Afrique c’est 30 millions de Km², 1,250 milliard d’habitants alors qu’en 1960, nous avions 250 millions d’habitants en Afrique. Le continent a atteint la masse critique de développement intérieur avec ce qu’il a comme consommateur à l’intérieur du système économique africain, le continent peut penser à un développement autonome, autocentré. Ce n’est pas pour dire, qu’il faut vivre en autarcie, ce n’est ni possible, ni envisageable, ni souhaitable, mais l’aide internationale doit venir en surplus des propres efforts des Africains, cette vision doit être envisagée et amplifiée.

Une croissance appauvrissante

Les efforts des Africains peuvent permettre de changer le niveau de vie. Quand on dit que l’Afrique est en pleine croissance, il y a un paradoxe : ce qui croit ce sont les agrégats macroéconomiques, ce ne sont pas les standings et le niveau de vie des populations. Ce qui croit se sont les exportations de l’Afrique, mais en réalité le problème demeure parce que le niveau de vie des Africains stagne. C’est qu’on peut appeler une croissance appauvrissante. En vérité, il y a un sentiment non pas d’être plus riche même si les pays affichent des agrégats économiques positifs, mais il y a un sentiment de croître dans la dépendance, dans une sorte de précarité, dans une sorte d’incertitude psychologique grandissante.

L’Afrique doit se mettre à la montre de la compétitivité internationale

Il faut travailler surtout que l’Afrique est le continent sans lequel le reste du monde ne peut pas avancer. Ceci a été le cas dans le passé et c’est encore plus vrai aujourd’hui. La source de fonctionnement de tous les téléphones portables du monde c’est la République démocratique du Congo (RDC). Ce qui veut dire que si la RDC ferme ses portes, les téléphones seront fermés, pas opérationnels. Pour bons nombre de citoyens du monde c’est une mort que de vivre sans téléphone portable. Ce qui est vrai pour les téléphones portables l’est pour les nouveaux avions. Pour avoir des avions allégés, il faut tirer les ressources en Afrique. Les Africains en sont-ils conscients ? Pratiquent-ils une politique dite de réciprocité ? Le plus important étant l’investissement intellectuel. Tant que l’Afrique ne comprend pas que le véritable développement, qui est sûr qui est pérennisé à long terme, c’est la pensée, le savoir, et la connaissance. Tant que l’Afrique refuse de le comprendre ce fait évident, les difficultés resteront entières. Il faut être présence dans les lieux de manufactures de la connaissance à défaut, il n’aura personne d’autre à blâmer que l’Africain lui-même. Le monde est estampillé d’un seul qualificatif : la compétitivité internationale. Celle-là n’a pas de couleur, de race, ni de tribu.

Extrait de l’exposé du Professeur Jean Emmanuel Pondi, lors du Symposium international : « 1989 et la chute du mur de Berlin comme évènement mondial : un regard rétrospectif à partir de l’Afrique », 14-15 Novembre 2019, Centre pour la Coopération Scientifique entre l’Afrique et l’Allemagne (DAW Centre).

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